Révolution en Tunisie… ce n’est qu’un début

20 01 2011

Texte publié le 18 janvier sur le site de l’Initiative Communiste-Ouvrière :

Ben Ali, le dictateur qui terrorisait la population tunisienne a dû fuir dans la soirée du vendredi 14 janvier, qui marque déjà une date historique, non seulement pour la Tunisie ou le Maghreb, mais pour le monde entier. Raïs pendant 23 ans, pilleur, voleur et dictateur, le voilà qui a dû passer six heures en avion pour trouver, après avoir tenté la France de son ami et souteneur Sarkozy, Malte, pour finalement atterrir et trouver un accueil dans la réactionnaire monarchie des Saoud. Rien, bien entendu, à l’heure où ces lignes sont écrites, n’est encore gagné pour la population de Tunisie, ni en ce qui concerne son aspiration à la liberté, ni en ce qui concerne les revendications ouvrières, contre le chômage et la misère, ces revendications qui, fin décembre, ont marqué le début de l’insurrection dans cette région pauvre de Sidi Bouzid. Alors que l’armée patrouille dans les rues, que les anciens flics du régime de Ben Ali continue de semer la terreur, personne ne sait ce que sera l’avenir de la Tunisie, tant l’histoire mondiale de notre classe sociale est riche en révolutions trahies et confisquées, mais pourtant la révolution en Tunisie est d’ores et déjà un événement historique dans l’histoire du mouvement ouvrier international.

Pour des raisons de proximités géographiques et linguistiques, c’est bien entendu, déjà, dans tout le monde arabe que la révolution tunisienne marque le début d’une nouvelle ère. Dans l’Algérie voisine, la colère s’est, encore très récemment, exprimé par des émeutes dans tous les quartiers pauvres du pays. Comme en Tunisie, c’est le chômage de masse, la pauvreté et la hausse des prix qui a mis le feu aux poudres. Vendredi 14 janvier, alors que Ben Ali fuyait, la queue entre les jambes, des milliers d’ouvriers protestaient en Jordanie contre la hausse des prix. Au Yémen, un millier d’étudiants sont descendus dans les rues à Saana au lendemain de la fuite de Ben Ali pour saluer la révolution en Tunisie et appeler à des révolutions similaires dans tout le monde arabe. En Égypte, marqué ces dernières années aussi par des révoltes ouvrières, en particulier dans l’industrie textile, aux Émirats Arabes Unis où, malgré la répression, les ouvriers immigrés du bâtiment avait lancé une puissante grève pour les salaires, au Maroc où les protestations des travailleurs et des étudiants sont nombreuses, et jusqu’au Soudan où l’on souffre de la hausse des prix, de la pauvreté et de la répression, il n’y a pas un seul pays arabe où les yeux ne se tournent pas vers la Tunisie. Les yeux remplis d’espoir d’un côté et de frayeur de l’autre, et ainsi dès le 15 janvier, les gouvernements de Jordanie et de Libye décidaient de la baisse des prix, craignant que l’étincelle tunisienne ne mettent là aussi le feu aux poudres. Du Maroc aux monarchies féodales du Golfe persique, il n’y a pas un pays arabe où l’on ne trouve, au cœur de la classe ouvrière et plus largement de la population, cette double aspiration à la liberté, face aux régimes policiers, militaires et/ou monarchiques, et à l’égalité face au chômage, à l’inflation et aux bas salaires.

Mais cette double revendication dépasse déjà le monde arabe. Dimanche 16 janvier, c’est la République Islamique d’Iran qui fait part de son inquiétude… et là aussi, en 2009, par millions les gens sont descendus dans les rues contre la dictature, alors qu’en décembre, commençait la suppression des subventions sur l’essence et les produits de premières nécessité, provoquant une hausse des prix, nouvelle attaque contre une classe ouvrière déjà touchée par des salaires inférieurs au seuil de pauvreté, le chômage de masse et la misère. Les similitudes des images du mouvement révolutionnaire de 2009 en Iran et de la révolution de 2011 en Tunisie sont d’ailleurs frappantes, comme le sont les slogans criés dans les rues à Téhéran hier, à Tunis aujourd’hui.

On pourra objecter que si l’Iran n’est pas un pays arabe, cela reste un pays arabo-musulman. Pourtant, à l’autre bout du monde, en décembre, c’est en Bolivie que suite à une journée de protestation ouvrière et les préparatifs de grève générale, en particulier dans les mines et les transports, que le gouvernement a reculé sur la hausse des prix de l’essence. Et le cri de colère d’un émeutier de Bab-El-Oued (Alger) « De cette vie sans lendemain, nous n’en pouvons plus. Nous n’en voulons plus » n’a rien de spécifiquement maghrébin ou même arabe. C’est le même cri qui résonne parmi les quatre millions de familles expulsées aux États-Unis, le même cri que l’on retrouve aussi dans les grèves et les manifestations en Europe contre l’austérité, un cri finalement commun à tous les prolétaires du monde. Les revendications de la rue tunisienne contre le chômage et la hausse des prix sont, elles aussi, des revendications aujourd’hui communes à tout le prolétariat. Bien sûr, la situation est loin d’être aussi dramatique, aujourd’hui, pour les ouvriers du nord de la Méditerranée que pour ceux du sud, mais la dégradation des conditions de vie pousse elle-aussi à la nécessité de luttes de plus en plus résolues. Avec les grèves de cet automne, la réquisition des grévistes et les menaces de prison ferme, la transformation du centre de Lyon et en particulier de la Place Bellecour en place fortifiée par la police et les forces de répression, les condamnations de manifestant(e)s et de syndicalistes, en métropole et dans les DOM-TOM, montrent qu’en Europe aussi, dès lors que la lutte des classes prend un tournant plus aigüe, la bourgeoisie est prête à rejeter tout le verni « républicain » ou « démocratique » de son appareil d’État pour n’en garder que la substance principale : un groupe de gars armés destinés à réprimer la classe ouvrière dans le seul intérêt de la bourgeoisie.

A l’heure où, à propos de la Tunisie, on n’entend surtout parler de « révolution démocratique », il faut revenir sur la nature de classe de cette révolution. Née à Sidi Bouzid, partant de l’immolation par le feu d’un jeune chômeur crevant de la misère, c’est avant tout une révolution prolétaire, une révolution contre la dictature, mais aussi une révolution contre le chômage, une révolution contre la hausse des prix, une révolution contre la misère. Tout comme c’est des quartiers pauvres que sont venues les récentes émeutes insurrectionnelles en Algérie, c’est du cœur de la classe ouvrière qu’est née la révolution tunisienne, une révolution qui couvait déjà, avec la lutte du bassin minier de Gafsa. Ce sont bien souvent des militants de base de l’UGTT (alors que la bureaucratie collaborait avec le régime), la principale organisation ouvrière de Tunisie, qui ont organisé les protestations. Moins spectaculaire et médiatisée que les émeutes, la révolution en Tunisie a aussi été marquée par l’utilisation de cette arme traditionnelle de la classe ouvrière qu’est la grève, comme à Sfax où à l’exception des hôpitaux et des boulangeries, 100% des travailleurs et travailleuses de la ville étaient en grève le 9 janvier. Ces grèves ont touchées bien des secteurs, en particulier les centres d’appel sous-traités par France-Télécom, Orange ou SFR. C’est bien la classe ouvrière qui a lancé le combat et qui a entrainé derrière elle toutes les couches de la population qui voulaient en finir avec la dictature de Ben Ali, en liant grèves et manifestations insurrectionnelles. Rien d’étonnant à cela, la classe ouvrière est, en Tunisie comme ailleurs, la seule classe révolutionnaire, qui « n’ayant rien à perdre que ses chaînes », n’a rien à craindre de faire ce saut dans l’inconnu qu’est la révolution.

La révolution en Tunisie est à mille lieux des pseudo-révolutions « colorées » d’Ukraine ou de Géorgie, ces fausses révolutions où tout était joué à l’avance, et où, appuyés par quelques manifestations, une fraction de la clique au pouvoir en remplace une autre. Les dizaines et dizaines de morts rendent impossible de parler de la révolution tunisienne de 2011 comme d’une « révolution de velours », tout comme il était déjà impossible de parler de la sorte de la crise révolutionnaire en Iran de 2009. C’est d’ailleurs justement ce côté prolétaire de la révolution tunisienne qui inquiète, non seulement les dirigeants des pays du Maghreb et du Moyen-Orient, mais aussi ceux des pays européens. Car cette révolution, si elle a chassé Ben Ali, est aussi une défaite pour Sarkozy.

Quelques jours avant la fuite de Ben Ali, Michèle Alliot-Marie proposait d’aider le régime en place à réprimer. La première inquiétude de l’État français va bien sûr pour les intérêts des capitalistes français qui, avec la dictature de Ben Ali, bénéficiait d’une classe ouvrière muselée et donc bon marché. En lui refusant, malgré sa tradition d’accueil des dictateurs déchus, l’État français a montré son mépris pour ses pions qui échouent à maintenir l’ordre. Tant que les profits entre dans les poches des bourgeois et que l’ordre nécessaire à l’extorsion de la plus-value est maintenu, l’État français se fout de la nature du régime. En Côte d’Ivoire par exemple, après être intervenu militairement pour protéger Gbagbo, l’impérialisme français appuie désormais Ouattara. L’État français ne soutenait Ben Ali que tant qu’il était au pouvoir. Qu’importe les êtres humains, même chefs d’États ou PDG, pour le système capitaliste. Pas plus qu’une entreprise n’a du mal à trouver un successeur après le départ d’un PDG, l’État français n’aurait aucun mal à composer avec n’importe quel successeur de Ben Ali, qui prendrait le pouvoir suite à un coup d’État militaire, une élection, truquée ou non, ou n’importe quel moyen contrôlé par la bourgeoisie. Mais là, c’est l’insurrection prolétaire qui a fait fuir Ben Ali, c’est la rue qui a affronté les flics du régime et il en ressort ce sentiment que déteste tous les chefs d’État, celui qui arrive lorsque des chômeurs, des travailleurs, des damnés de la terre et forçats de la faim interviennent brusquement sur la scène de l’histoire pour prendre leur destin en main.

Lorsqu’il s’agit d’une vraie révolution, née des entrailles de la société et en particulier de la classe prolétaire, et non d’une fausse révolution de palais, les révolutions ne cessent que rarement mais souvent commencent, se renforcent et se radicalisent avec le départ d’un dictateur, comme ce fut le cas avec Nicolas II en Russie (1917), Guillaume II en Allemagne (1918) ou le Shah en Iran (1979). Dimanche 16 janvier d’ailleurs, à Regueb, petite ville tunisienne de 8.000 habitants, 1.500 personnes ont défilé en scandant : « Nous ne nous sommes pas révoltés pour la formation d’un gouvernement d’union avec une opposition de carton-pâte ». Lundi 17 janvier, de nouvelles manifestations ont éclaté à Tunis, réprimées par des tirs de gaz lacrymogènes, et, dans les quartiers populaires, les habitant(e)s s’organisent pour assurer leur auto-défense face aux flics et aux voyous de Ben Ali et constituent des comités de quartiers. Des appels à manifester circulent le 18 janvier, à Tunis comme à Sousse contre le nouveau gouvernement, sous le mot d’ordre « le dictateur est tombé, pas la dictature ». La « révolution tunisienne », qui déjà n’est plus seulement tunisienne, semble loin d’être terminée.

D’autant que si Ben Ali est parti, tout l’appareil d’État de sa dictature reste en place. Le « gouvernement d’union nationale » est composée à 85% de membre du RCD, le parti de Ben Ali, de ses anciens ministres et des hommes de son appareil. Les membres de « l’opposition » intégré dans ce gouvernement, sont en grande partie des membres de l’ancienne opposition légale et officielle auquel s’est ajouté un membre du parti Ettajdid (ex Parti Communiste de Tunisie) qui, après avoir longtemps soutenu le régime de Ben Ali avait fini par être interdit. Bien sûr, il y a des promesses, on parle de l’instauration de la liberté de presse, d’opinion et de création de partis, des prisonniers politiques comme Hamma Hammami ont été libérés et des élections sont promis dans six mois.

Avec le départ de Ben Ali, le nouveau gouvernement lâche bien sûr sur quelques revendications. L’histoire des révolutions russe, allemande et iranienne, avec leurs différences, montre que la bourgeoisie peut reculer devant la révolution prolétaire, abandonner ses plus fidèles serviteurs, mais que, si elle conserve le pouvoir, si elle maintient son appareil d’État, quelqu’en soit la forme, elle cherchera par tous les moyens à écraser cette classe ouvrière qui a osé se révolter. Les illusions démocratiques, les alliances derrière tel ou tel front avec une fraction de la bourgeoisie, au nom de « la démocratie », de la « nation », ou de « l’anti-impérialisme », ont toujours coûté très cher en sang aux ouvriers qui se sont révoltés. En 1918, le Parti Social-Démocrate (SPD) avait vendu la république aux ouvriers qui s’étaient révoltés contre la guerre, écrasant à Berlin, en Bavière et ailleurs les prolétaires qui construisaient une république socialiste. Lorsque, avec la crise de 1929 et ses répercussions dramatiques en Allemagne, on commençait dans les rangs ouvriers à s’inquiéter des chemises brunes nazies, des théoriciens sociaux-démocrates expliquaient que « l’Allemagne n’est pas l’Italie » et que la constitution de Weimar protégerait les libertés face aux fascisme. En 1933, le prolétariat allemand, le mieux organisé d’Europe, allait connaître la plus terrible des défaites et des répressions. Plus près de nous, en 1973 au Chili et la constitution d’un gouvernement de type Front Populaire, les prolétaires s’inquiétaient de la menace d’un coup d’État militaire, réclamait des armes pour se protéger. Les dirigeants des partis de gauche expliquaient, le plus sérieusement du monde, que le Chili n’est pas l’Argentine, que l’armée resterait à la place que lui confie la constitution… jusqu’au coup d’État de Pinochet. « L’Iran n’est pas le Chili » était un mot d’ordre populaire dans la gauche iranienne des années 1970. En février 1979, l’insurrection à Téhéran balayait le Shah et sa monarchie. Dans toutes les usines, des Shorras (conseils) étaient constitués par des ouvriers, les universités étaient contrôlées par des groupes de gauche et d’extrême-gauche, mais, soutenu par la bourgeoisie du bazar et le clergé à l’intérieur, par la France, la Grande-Bretagne et les USA à l’étranger, Khomeiny revenait de son exil. Il promettait que les prisons pour détenus politiques deviendraient des musées et l’électricité gratuite. La plupart des partis de gauche iraniens expliquaient qu’il fallait, au nom de la « révolution nationale-démocratique » ou de « l’anti-impérialisme », que les ouvriers cessent leurs grèves et protestations, le 8 mars 1979 les femmes avaient réussi à faire reculer Khomeiny sur la question du hidjab obligatoire dans l’administration… mais déjà des groupes du Hezbollah commençaient à semer la terreur contre les militants ouvriers, les femmes qui refusaient le voile, les militants d’extrême-gauche qui ne se pliaient pas à la nouvelle « unité nationale-démocratique et anti-impérialiste » derrière le clergé.

Les prolétariats d’Allemagne, du Chili ou d’Iran ont fait la cruelle expérience après qu’on les ait bercé d’illusions sur la « démocratie » ou sur « l’unité nationale anti-impérialiste », et qu’on ait trouvé des prétextes pour arrêter, avant de le réprimer, le mouvement révolutionnaire, que l’on ne peut pas faire de « révolution à moitié ». Une fois le mouvement révolutionnaire lancé, l’alternative n’est plus que la victoire d’une classe et l’écrasement de l’autre ; les ouvriers d’Allemagne, du Chili et d’Iran qui se sont lancés dans de formidables révolutions sans prendre le pouvoir l’ont payé par la mort de dizaines de milliers des meilleurs d’entre eux.

18 janvier 2011

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20 01 2011
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24 01 2011
Révolution en Tunisie - WARRIOR IS A GIRL - Blog LeMonde.fr

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