La lutte entre le gouvernement et les opposants se joue aussi sur Internet

3 01 2010

Article publié par « Le Monde« , 2 janvier 2010 :

Depuis une semaine, ils sont devant leur écran. « Dimanche [le 27 décembre 2009, jour des manifestations qui ont fait officiellement 8 morts à Téhéran], j’y suis restée de 11 heures du matin à minuit, raconte une étudiante franco-iranienne. J’avais du travail, mais j’étais incapable de le faire. » « J’y passe au moins huit heures par jour », affirme Ahmad Salamatian, libraire à Paris.

Les Iraniens de la diaspora vivent aimantés à Internet. « Quand je suis arrivé en France, pour la première fois en 1965, pour faire des études en sciences politiques, il me fallait dix à douze jours pour recevoir le journal », se souvient cet analyste iranien critique, en tapant sur son clavier « Najaf Abad », le nom d’une « petite ville » de 230 000 habitants: « Regardez ! Vous avez là une dizaine de vidéos des manifestations de dimanche et elles sont toutes prises dans le même axe. Quiconque va dans une manif filme. » « L’information est partout, poursuit cet aguerri de la politique, le problème est de savoir ce qui est vrai et ce qui n’est pas vrai. »

Le combat qui oppose une partie de la société iranienne au régime depuis l’élection présidentielle contestée du 12 juin 2009 – suivie de la suspension de plus d’une dizaine de quotidiens nationaux, de l’arrestation de dizaines de journalistes, et de l’éviction de la plupart des journalistes étrangers, privés de visas – a lieu dans la rue. Mais pas seulement.

C’est aussi une guerre de la communication entre les opposants et le pouvoir. Ce même 27 décembre, Reza Moini, qui suit l’Iran pour Reporters sans frontières (RSF) à Paris, a été surpris par le nombre inhabituel de vidéos immédiatement disponibles sur Internet. Ces images, les premières à la disposition des télévisions du monde entier, montraient des violences commises par des manifestants contre les forces de l’ordre. « Ce n’est pas innocent, explique le journaliste, elles venaient des autorités qui, elles, disposent d’Internet à haut débit ; les citoyens ne peuvent pas en envoyer aussi rapidement. »

Une course de vitesse est engagée. Tous les moyens de communication – Internet, téléphone portable – sont utilisés par chacun des « camps » pour imposer sa version. Une course dans laquelle les médias peuvent se faire aisément piéger, pour cause d’anonymat. Revenant lundi sur les manifestations de la veille, les journaux de 13 heures et de 20 heures de France 2 et Le Parisien ont diffusé une photo montrant les forces de l’ordre s’attaquant aux manifestants. Le cliché avait été pris au Honduras au mois de juin, a révélé le site de l’émission Arrêt sur images.

Le pouvoir iranien n’a pas attendu l’élection de juin pour fourbir les armes de cette guerre. Dès l’apparition d’Internet, des sites comme celui du magazine Playboy étaient inaccessibles. En 2002, une commission a été chargée de dresser la liste des sites illégaux, puis le régime s’est doté des moyens techniques permettant la censure.

L’Iran figurait, avant même les événements de juin, parmi les douze pays classés par Reporters sans frontières comme « ennemis d’Internet » parce qu’ils pratiquent la censure et répriment les internautes d’opposition. Au moment du scrutin de juin, trois blogueurs étaient en prison. Après, leur nombre est monté jusqu’à 42. Actuellement, ils sont onze derrière les barreaux, dont Mansoureh Shojaii, une « cyberféministe » arrêtée lundi, et une dizaine de blogueurs qui fournissaient de l’information sur la répression ont dû prendre le chemin de l’exil.

« Le pouvoir est basé sur des schémas qui datent de plusieurs décennies, note Thierry Coville, un économiste spécialiste de l’Iran, il procède à des arrestations alors qu’il n’est pas face à un mouvement doté de chefs, mais à un mouvement de société ; il prend en pleine figure une révolution des mentalités. » Plus du tiers de la population (66 millions d’habitants) est équipé d’Internet, le chiffre communément admis est de 23millions de personnes connectées, mais le site Internet World Stats estimait le chiffre à 32,2 millions en septembre. Deux habitants sur trois ont moins de 30 ans, ils sont éduqués et avides de nouvelles technologies, plus de 45 millions d’Iraniens ont un téléphone portable.

Parfois, l’internaute qui consulte un site d’opposition basé à l’étranger, comme le très populaire Balatarin, se voit orienté dès la page d’accueil sur un site inconnu qui assure la propagande du gouvernement, témoigne RSF. Les connexions Internet sont fortement ralenties, voire bloquées au moment des manifestations. Dans la nuit du 16 au 17 décembre dernier, le site de messagerie Twitter a été piraté pendant une petite heure : sur la page d’accueil apparaissait l’image d’un drapeau vert, avec la mention, en anglais, « ce site a été piraté par la cyberarmée iranienne ».

« Cette attaque n’aurait pas été possible sans les Gardiens de la révolution », estime Reza Moini, de RSF. L’armée idéologique de la République islamique est devenue en septembre propriétaire du Réseau des télécommunications iraniennes (TCI), dont dépendent la plupart des fournisseurs d’accès. Depuis, les coupures de sites de l’opposition se sont multipliées.

Et pourtant, l’information continue de circuler. « Le pouvoir ne peut plus avoir de secrets », estime Ahmad Salamatian, l’ancien secrétaire d’Etat iranien aux affaires étrangères devenu libraire dans le Quartier latin, à Paris. Dans les heures qui suivent la diffusion d’une information officielle, des photos apparaissent sur Internet qui la contredisent. Et chaque personne figurant sur ces photos est identifiée par les uns et les autres. Ça crée une forme de rédaction commune. Un proverbe iranien l’assure : « On peut couper les branches, les racines restent. »


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