Souvenirs d’un camarade sur les 10 et 11 février 1979

7 02 2010

Souvenir d’Abbas Goya, militant du Parti Communiste-Ouvrier d’Iran, sur l’insurrection des 10 et 11 février 1979, la situation révolutionnaire en Iran en 1979 et la répression du régime islamique. Ce texte a été écrit en février 2009 à l’occasion du trentième anniversaire de la révolution.

Pour moi, la révolution de 1979 fut le lien dans mon engagement en politique. Un garçon de 16 ans à qui on « parle » de politique par le biais d’un coup de matraque en passant à une intersection ! Vraiment. Je faisais ma vie quand en passant au feu je reçois un brusque et douloureux coup de matraque d’un flic sur mon bras, suivi d’un cri « Dis vive le roi ! », sans savoir que les flics étaient là pour affronter toute jeune personne en tant « qu’éléments » potentiellement anti-Shah ! En colère et assez jeune pour cela, j’ai tenu tête au flic en lui disant d’aller se faire foutre lui et le roi, il visait maintenant ma tête. Par chance, un flic plus âgé l’a arrêté. C’était mon premier lien avec la révolution. Je me suis alors demandé ce que c’était que tout cela. J’ai appris que le Shah était un dictateur, que Lénine était un grand dirigeant pour la justice sociale… Prudemment mais sûrement, j’ai participé à des manifs, à des cercles d’étude et à des protestations autant que mes parents inquiets me le permettaient. Néanmoins, j’étais étiqueté dans le cercle de ma famille conservatrice comme un opposant de toujours, parce que j’argumentais tout le temps contre le Shah, en défense de la révolution, puis ensuite contre la République Islamique qui n’était pas encore née [*].

Je me souviens des deux jours qui seront aussi connus comme « La Révolution », les deux jours qui ont ébranlé l’Iran pour les années à venir, l’insurrection des 10 et 11 février. Les attaques spontanées contre l’armée et toutes les bases du pouvoir du régime du Shah. Ces attaques ont rapidement été dirigées par des militants de gauche, les socialistes (*) de l’époque. Je me rappelle que, recouvrant leurs visages avec de l’encre noire pour ne pas être reconnus, les mollahs pro-Khomeini hurlaient dans les rues avec des hauts-parleurs pour dire aux gens de NE PAS attaquer les bases militaires parce que « l’Imam n’avait pas encore appelé au Djihad ». Personne n’y faisait attention. Et je me rappelle que la première fatwa de Khomeini (le soir du 11 février) fut de désarmer le peuple. Le peuple en arme était son pire cauchemar.

Je me souviens comme les rues étaient sûres alors que presque tout le monde était armé, il n’y avait aucun crime dans une ville de 4 millions d’habitants. Chacun aidait chacun. Cela n’a malheureusement pas duré longtemps. Pour la République Islamique, les 10 et 11 février n’auraient pas dû avoir lieu. L’accord avec les Etats-Unis lors des négociation entre le général Heuiser avec l’armée du Shah (en particulier avec le général du Shah Nassiry) était d’ordonner que l’armée ne résisterait pas à Khomeini et se soumettrait d’elle-même à son pouvoir. L’insurrection des 10 et 11 février ruina ce plan élaboré. Dans les jours qui ont suivi le 11 février, la République Islamique organisa ses premières forces armées pour désarmer le peuple, porte après porte, ils sonnaient et récupéraient les armes. Ce fut le premier signal fort pour ne pas faire confiance à la République Islamique.

Autant que pouvait comprendre et agir un militant politique novice, je m’opposais maintenant, en février 1979,  au règne de Khomeini. Ce n’était pas ce que mon père avait souhaité pour moi. Il venait juste d’afficher un poster de Khomeini dans notre salon parce qu’il était inquiet de pouvoir être la cible des forces de Khomeini.

J’ai rapidement rejoint une organisation (un front composé de plusieurs organisations) pour apprendre et pratiquer les politiques socialistes. Tout le monde pendant ces jours-là disait être socialiste ou influencé à différents degrés par le socialisme. Le processus dans lequel j’ai appris le socialisme fut en fait la participation à une révolution, un apprentissage au milieu du champ de bataille. Les théories se développaient justement au milieu de la bataille reflétant le développement de la révolution :

– Défense des conseils ouvriers qui se développaient maintenant et que la République Islamique tentait de dissoudre par tous les moyens.

– La question du Kurdistan qui était maintenant une question imminente pour la République Islamique (la République Islamique venait de réorganiser l’armée dissoute du shah en envoyant des troupes au Kurdistan dès mars 1979).

– La liberté d’expression qui fut bientôt violemment attaquée par la fermeture d’un journal populaire de gauche dont j’étais un des diffuseurs.

– Le mouvement des femmes pour l’égalité qui était à ce moment à l’offensive.

– Les conseils étudiants qui avaient été constitué et étaient composés essentiellement de militants de gauche.

– Les université qui devenaient une des bases pour la liberté d’expression et d’organisation…

Et puis, en parallèle avec le progrès de la révolution, la République Islamique qui organisait ses groupes fascistes, appelés Hezbollah, et qui de façon inofficielle, agressaient et assassinaient des militants tandis que le régime faisait de son mieux pour reconstruire et réorganiser ses forces armées. En mai 1980, j’ai participé à la résistance contre la prétendue « révolution culturelle » dont le but était de fermer l’université de Téhéran. Près de 30 personnes ont été tuées, des dizaines ont été blessées, plusieurs arrêtées avant que le régime puisse occuper l’université afin de la fermer. Je me souviens regardant Bani-Sadr, le soi-disant président libéral de cette époque, marcher dans l’université de Téhéran pour célébrer la victoire sur les étudiants de gauche.

A la dernière étape de la défaite de la révolution de 1979, les meurtres fascistes quotidiens ont été suivis par les meurtres de masse lors d’une manifestation de masse (près de 500 mille participants) à laquelle j’ai participé. J’ai été témoin du meurtres de quelques uns de mes meilleurs amis par l’armée maintenant restructurée de la République Islamique, les arrestations de masse, les pendaisons.

Un soir, je me suis glissé dans mon ancien quartier ou j’ai fait face à un ancien « ami » qui était maintenant au Tudeh. Le Tudeh était le parti pro-soviétique en Iran. Le parti Tudeh soutenait la République Islamique a un tel point qu’il demandait officiellement à ses membres d’agir comme un service de renseignement du régime au milieu de la violente attaque contre l’opposition. Toujours est il que cet ancien « ami » eu « pitié » de moi et m’a juste collé contre le mur en me disant « si tu te montres encore, tu seras de l’histoire ancienne ». Ironiquement, il a été tué quelques temps après alors qu’il servait comme officier dans l’armée de la République Islamique pendant la guerre.

En bref, l’insurrection des 10 et 11 février fut une action directe du peuple, dirigée par la gauche, un événement qui terrifia la tendance islamique, qui ruina la manipulation élaborée du mouvement anti-Shah par les USA et la tendance islamique. L’insurrection créa l’instabilité pour la République Islamique, en faveur du peuple et de la révolution, son développement et sa radicalisation. Si la révolution de 1979 a subi une défaite, un clair mouvement socialiste en est sorti. Le prochain round des événements appartient à nous, les socialistes.

Quoiqu’il en soit, en cette commémoration du 30ème anniversaire de « La Révolution » (les 10 et 11 février) je ne pouvais m’empêcher de partager quelques souvenirs sporadiques des événements, qui ont commencé par ce damné coup de matraque de flic sur mon bras !

Abbas Goya, février 2009

(*) NdT : pour les lectrices et lecteurs français, précisons que « socialiste » doit être compris dans son premier sens, c’est-à-dire opposant à l’exploitation capitaliste.


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