« Soyez forts camarades »

28 04 2010

Farzad Kamangar, instituteur dans les couloirs de la mort, a écrit une lettre aux enseignants emprisonnés. Cette lettre a été publié par HRANA, Agence de Presse des Militants des Droits Humains.

« Soyez forts camarades »

Il était une fois une maman poisson qui avait pondu 10.000 oeufs. Seul un petit poisson noir survécu. Il vivait dans le ruisseau avec sa mère.

Un jour, le petit poisson dit à sa mère : « Je veux partir d’ici ». La mère lui demanda : « Pour aller où ? » Le petit poisson lui répondit : « Je veux partir et voir le bout du ruisseau » -1-.

Salut compagnons de cellules, salut camarades de souffrance !

Je vous connais bien : vous êtes des enseignants, des voisins des étoiles de Khavaran -2-, des camarades de classes des dizaines dont les textes ont été joints comme preuves aux dossiers judiciaires, les professeurs des étudiants dont le seul crime fut leurs pensées humaines. Je vous connais bien, vous êtes les collègues de Samad et d’Ali Khan. Et vous vous souvenez de moi aussi, pas vrai ?

C’est moi, celui qui est enchainé à la prison Evin.

C’est moi, l’étudiant tranquille assis derrière les pupitres d’écoles cassés et qui rêve de voir la mer dans un village reculé du Kurdistan. C’est moi qui, comme vous, raconte l’histoire de Samad à ses élèves, mais au coeur des montagnes Shahoo (Kurdistan).

C’est moi qui aime prendre le rôle du petit poisson noir.

C’est moi, votre camarade dans le couloir de la mort.

Maintenant, les vallées et les montagnes sont derrière lui et la rivière traverse une plaine. Depuis le côté gauche et depuis le côté droit, d’autres rivières se sont rejointes et la rivière contient maintenant de plus en plus d’eau. Le petit poisson apprécie l’abondance de l’eau… le petit poisson voulait aller au fond de la rivière. Il pouvait nager tant qu’il voulait sans ne tomber sur rien.

Soudainement, il tomba sur un immense groupe de poisson. Ils étaient 10.000 et l’un d’entre eux dit au petit poisson noir « bienvenue à la mer, camarade ! ».

Mes collègues emprisonnés ! Est-il possible de s’asseoir derrière le même bureau que Samad, de regarder dans les yeux des enfants de cette terre et de rester silencieux ?

Est-il possible d’être un enseignant et de ne pas montrer le chemin de la mer aux petits poissons du pays ? Et quelle différence qu’il vienne d’Aras (rivière d’Azerbaïdjan, au nord-ouest de l’Iran), de Karoon (rivière du Khuzestan, au sud-ouest de l’Iran), de Sirvan (rivière du Kurdistan) ou de Sarbaz Rood (rivière de la région de Sistan et Balouchestan) ? Quelle différence lorsque la mer est leur destin commun, celui d’être unis comme un seul ? Le soleil est notre guide. Que la prison soit notre récompense, et c’est très bien ainsi !

Est-ce possible de porter le lourd fardeau d’être enseignant et responsable de faire germer des graines de conscience et de rester silencieux ? Est-ce possible de voir les blessures dans la gorge des élèves et d’être témoins de leurs visages malades et sous-nourris et de rester silencieux ?

Est-il possible d’être dans une année sans justice et sans équité et d’échouer à enseigner la lettre E pour Espoir et pour Egalité, même si une leçon vous conduit à la prison Evin ou a pour conséquence votre mort ?

Je ne peux pas imaginer être un enseignant dans le pays de Samad, Khan Ali et Ezzati et ne pas rejoindre l’éternité d’Aras -3-. Je ne peux pas imaginer être témoin de la souffrance et de la pauvreté de ce peuple et d’échouer à donner mon cœur à la rivière et à la mer, à rugir et à inonder.

Je sais qu’un jour, cette route dure et inégale s’ouvrira pour les enseignants et que les souffrances que vous aurez endurées seront une médaille d’honneur pour que chacun puisse voir qu’un enseignant est un enseignant, même si son chemin est bouché par le processus de sélection (4), la prison et l’exécution. C’est le petit poisson noir et non le héron qu’honore l’instituteur.

Le petit poisson nageait calmement dans la mer et pensait : risquer la mort n’est ni difficile ni regrettable pour moi.

Soudain, le héron plongea et attrapa le petit poisson.

Grand-mère poisson termina son histoire et dit à ses 12.000 enfants et petits-enfants qu’il est l’heure d’aller au lit. 11.999 petits poissons disent bonne nuit et vont se coucher. La grand-mère s’endort aussi. Mais un petit poisson rouge n’était pas capable de dormir. Ce poisson réfléchissait profondément.

Farzad Kamangar, un enseignant dans le couloir de la mort, avril 2010

Explication du titre de sa lettre par Farzad Kamangar :

Il y a huit ans, la grand-mère d’un de mes élèves, Yassin, dans le village de Marab, écouter la cassette de l’histoire de l’enseignant Mamoosta Ghotabkhaneh. Elle m’a dit ensuite « je sais que ton destin, comme celui de l’enseignant qui est celui qui a écrit et enregistré ce poème, c’est l’exécution ; mais sois fort camarade ». La grand-mère disait ces mots en tirant sur sa cigarette et en regardant les montagnes.

Note du traducteur :

-1- Petit poisson noir est le titre d’une courte nouvelle pour enfants. L’histoire a été écrite en 1967 par l’enseignant dissident Samad Behrangi. Le livre fut interdit sous le régime du Shah. Il est question de l’histoire et des aventures d’un petit poisson qui défie les règles de sa communauté pour partir dans un voyage à la découverte de la mer. Sur son chemin, il combat courageusement des ennemis. Ce conte est considéré comme un classique de la littérature iranienne de résistance.

-2-  Khavaran est le cimetière à l’Est de Téhéran où de nombreux opposants politiques furent exécutés et enterrés dans des fosses communes sans nom dans les années 1980.

-3- La rivière Aras est au nord-ouest de l’Iran, à la frontière avec l’Azerbaïdjan. Samad s’est noyé dans cette rivière en 1968. Plusieurs personnes considèrent que les circonstances de sa mort sont suspectes et accusent les agents du Shah d’être derrière sa mort.

-4-Processus de sélection ou Gozinesh : processus par lequel un enseignant ou d’autres fonctionnaires sont examinés en fonction de leurs opinions politiques, idéologiques et religieuses.


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