Lettre de Farzad Kamangar à ses élèves

10 05 2010

Le 9 mai, avec quatre autres prisonniers politiques, notre camarade Farzad Kamangar était exécuté à la prison Evin de Téhéran, assassiné par les bourreaux de la République Islamique pour avoir lutté pour un monde plus juste. Cette lettre adressée à ses élèves, il l’avait écrite le 28 février 2008 alors qu’il était détenu à la prison Rajai Shahr de Karaj.

Salut les enfants… Vous me manquez tous. Je passe mes jours et mes nuits ici, chantant des chansons de vie en me rappelant vos doux souvenirs.

Chaque jour, je salue le soleil au lieu de vous saluer. Je me lève chaque matin avec vous, mais derrière ces hauts murs. Je rie et dors en pensant à vous. Parfois, je suis complètement submergé par la nostalgie. Je souhaiterais qu’il soit possible de tout oublier, tout comme lors du retour d’une sortie scolaire, nous nous lavions de la poussière de notre fatigue avec l’eau claire de la rivière d’un petit village.

Je souhaite que cela soit possible… Je souhaite qu’il soit possible que nos oreilles entendent le « son de l’eau » et que nos corps sentent la caresse des fleurs, comme nous le faisions lors de nos classes au milieu de la magnifique symphonie de la nature.

Je souhaite que nous puissions laisser nos livres de maths avec tous leurs problèmes sous un rocher, parce que quand « le père n’apporte pas de pain sur la table » (1), quelle différence cela fait-il si Pi égale 3,14 ou 100,14 ?

Nous avions laissé de côté les chapitres de science avec tous leurs composés chimiques et physiques. Nous espérions voir une réaction faite de « miracle et d’amour » en disant adieu aux nuages dans le ciel, les regardant dériver avec le vent. Nous attendions un changement qui empêcherait que Koroush, votre camarade de classe, ne finisse, ouvrier luttant pour gagner un morceau de pain, tombant d’un building pour nous quitter à jamais.

Nous attendions un Nowrouz différent qui apporterait une nouvelle paire de chaussure, de beaux habits et une nappe pleine de sucreries et de bonbons pour nous tous.

Je voudrais qu’il soit possible de réviser encore en secret notre alphabet kurde, loin du regard furieux du président de l’école et que nous puissions nous chanter des poèmes et des chansons dans notre langue maternelle, et nous prendre par la main et danser et danser encore.

Je souhaite pouvoir une fois encore être le gardien de but des garçons de la première année de l’école élémentaire qui rêvent de devenir Ronaldo pour pouvoir ainsi marquer un but et battre leur instituteur.

Quel dommage que notre terre, nos rêves et nos désirs soient recouverts par la poussière bien plus rapidement que ne le serait un simple portrait ! Je souhaite pouvoir être encore un membre permanent de la chaîne de Monsieur le Constructeur de Chaîne (2) avec les filles de la première année de l’école primaire, ces mêmes filles qui, je le sais, écriront un jour en secret dans leur journal « j’aurais voulu ne jamais naître fille ».

Je sais que vous avez grandi et que vous allez être mariées, mais pour moi vous restez les mêmes anges purs qui portent encore les baisers d’Ahura Mazda (3) dans leurs yeux magnifiques. Qui sait, peut-être que si vous n’étiez pas nées dans une telle misère et une telle souffrance, vous pourriez maintenant collecter des signatures pour la Campagne des Femmes. Ou, si vous n’étiez pas nées dans ce coin de « la terre oubliée de Dieu », vous ne seriez pas forcées de dire adieu, avec les larmes aux yeux, à l’école pour « la blanche dentelle de la féminité » et expérimenter « l’amère histoire du deuxième sexe ».

Filles du pays d’Ahoora, demain, lorsque vous cueillerez des fleurs dans les vallées pour faire des couronnes à vos enfants, parlez-leur de toute la pureté et du bonheur de votre enfance.

Garçons du pays du soleil, je sais que vous ne pouvez plus vous asseoir, chanter et rire avec vos camarades de classe, parce qu’après la tristesse d’être devenus des hommes, vous devez faire face à la douleur de devoir « gagner du pain ». Rappelez-vous de ne pas tourner le dos à vos poèmes, à vos chansons, à vos Leyla et à vos rêves. Apprenez à vos enfants à être des enfants « des poèmes et des pluies » pour leur terre, pour le présent, et pour demain.

Je vous quitte pour le vent et le soleil pour qu’ainsi, dans un futur proche, vous chantiez les leçons de l’amour et de la sincérité à votre terre.

Votre ami d’enfance, camarade de jeu et instituteur,

Farzad Kamangar, 28 février 2008

[1] “Le père apporte le pain” est le premier texte des livres de lecture en farsi pour les enfants des écoles élémentaires en Iran.

[2]Amoo Zanjir Baaf (Monsieur Constructeur de Chaîne) est un vieux jeu perse pour enfants.

[3] Ahura Mazda est une ancienne divinité zoroastrienne.

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