Persécutions contre la communauté bahaïe

28 05 2010

Article publié par « Le Monde » le 28 mai 2010 :

La république islamique de l’Iran continue sa persécution inlassable contre la communauté bahaïe, seul groupe dont même les enfants sont l’objet de maltraitance planifiée par le ministère de l’éducation. Si les défis lancés à la communauté internationale par les autorités iraniennes prennent parfois l’allure de gesticulations sans conséquence, l’oppression dont est l’objet cette minorité religieuse non-violente, elle, s’aggrave depuis les événements de juin dernier et la répression féroce qui a suivi contre tous ceux qui aspirent à la liberté.

Aux destructions des cimetières des bahaïs, aux incendies de leurs habitations, à la destruction de leurs lieux saints et de leurs sanctuaires, aux privations d’emploi, à l’interdiction d’accès aux études supérieures, s’ajoutent de plus en plus souvent des arrestations en chaîne suivies ou non de libérations sous caution (des sommes toujours exorbitantes, comme pour tous les prisonniers de conscience en Iran). Signe que ce sont les croyances qui sont en cause, rien d’autre : quels que soient les chefs d’accusation, souvent graves, ils disparaissent si le bahaï accepte de signer un aveu de conversion au chiisme.

RÉDUIRE LES BAHAÏS « À L’ÉTAT DE SUBSISTANCE »

Le Parlement iranien a même voté un budget spécial pour la propagande anti-bahaïe. Dans la presse officielle, on écrit des articles diffamatoires, dans des livres et des brochures pour enfants, on dégrade leur image, et à la télévision, une série, « Les années de la révolution constitutionnelle », consterne les historiens par sa médiocrité, ses fausses révélations, ses innombrables réécritures de l’histoire. Les bahaïs s’y trouvent en bonne compagnie : les francs-maçons, les juifs et les zoroastriens. Tous fourbes, tous traîtres, tous comploteurs, tous à la solde de l’étranger. A première vue cela peut paraître étrange. Pourquoi un régime puissant qui brandit ses fusées et son uranium enrichi, qui tient tête depuis trois décennies à l’Union européenne, aux Etats-Unis et à l’ONU se montre-t-il si acharné, depuis son avènement, à réprimer une minorité religieuse paisible dont le nombre est inférieur à 1 % de sa population ?

Après trois décennies d’élimination des élites bahaïes, y compris par des exécutions extrajudiciaires, l’Etat théocratique iranien a planifié et mis en place l’étranglement financier de la communauté. Il s’agit de la mettre sur la paille, en mettant en œuvre les préceptes du redoutable Shah Agha Mohamad Khan Qadjar, qui, au XVIIIe siècle, appliquait aux peuples en disgrâce le principe de la « réduction à l’état de subsistance ». Deux siècles plus tard, l’ayatollah Khamenei, le guide suprême de la République islamique réserve le même sort aux bahaïs. Il signe un mémorandum secret en 1993, qu’il confirme en 2001 par un véritable Edit de persécution. Avec les mêmes mots : il faut réduire les bahaïs « à l’état de subsistance ».

Dans un climat de grande tension politique, non content de maltraiter gravement sa jeunesse et de violenter ceux qui réclament plus de liberté, en particulier les femmes, les jeunes et les étudiants, le pouvoir iranien, inquiet, tente une fois encore de jeter les bahaïs en pâture à sa faction la plus réactionnaire. Un classique. Une tradition établie depuis l’avènement du bahaïsme, au milieu du XIXe siècle : l’Etat et le clergé règlent leurs problèmes cruciaux sur le dos des bahaïs. Comme le clergé chiite, hégémonique, l’avait fait dans les siècles précédents sur le dos d’autres minorités ethniques et surtout religieuses. Comme tous les persécuteurs contre leurs minorités. Dioclétien contre les chrétiens, les Rois très catholiques et l’Inquisition contre les juifs et les musulmans, Louis XIV contre les huguenots. Toujours les mêmes accusations : déviances sexuelles, malversations financières, trahison et soumission à une puissance étrangère, et bien sûr insulte à la vraie Vérité, la religion établie.

Sept responsables bahaïs, deux femmes et cinq hommes, sont en prison. Ils viennent d’entamer leur troisième année dans la sinistre et désormais célèbre section 209 de la prison d’Evine, la prison souterraine dans la prison (dont l’existence a été révélée, en 2003, par la mission de l’ONU, dirigée par le magistrat français Louis Joinet). Très peu d’informations filtrent sur leurs conditions de détention. On sait seulement qu’ils ont été pendant des mois au secret, toujours en isolement, que les deux femmes sont aujourd’hui ensemble, les cinq hommes aussi, dans des cellules dont les dimensions leur permettent à peine de se déplacer. On sait qu’ils ne voient la lumière du jour que deux heures par semaine et dorment à même le béton.

Leur procès – si on peut qualifier ainsi la procédure toute stalinienne qui leur est réservée – ne cesse d’être reporté, les familles sont averties des audiences mais un huis-clos de fait, en présence des caméras, des interrogateurs et des officiers des services de renseignements, leur ferme la porte au nez. Le but de tous ces harcèlements est d’amener ces prisonniers d’opinion à des confessions publiques télévisées. A la troisième audience, le 12 avril, en accord avec leurs avocats, membres de l’Association des défenseurs des droits de l’homme et collègues de Madame Shirin Ebadi, ils ont rejeté toutes les accusations portées contre eux et refusé de répondre au juge, en l’absence de leur famille et d’observateurs.

RÉSISTANCE ACTIVE FACE AU CARCAN RÉPRESSIF

Ils sont accusés « d’espionnage », « d’activités de propagande contre l’ordre islamique », « d’établissement d’une association illégale », « de coopération avec Israël », « de transmission de documents secrets à l’étranger », « d’agissements contre la sécurité du pays » et « de corruption sur terre ». Chacune de ces accusations aussi grotesques que vagues est passible de la peine de mort ! Grotesques, car ces sept-là, les « Yaran », s’étaient portés volontaires pour être les interlocuteurs de l’Etat islamique et tenter d’alléger, autant que pouvait se faire, les souffrances de leurs coreligionnaires, harcelés par l’Etat du berceau à la tombe. Reçus pendant des années, dans tous les ministères et par tous les organes de l’appareil d’Etat, comme « les dirigeants » de la communauté bahaïe, surveillés jour et nuit par toutes les polices, voilà qu’ils sont accusés des pires crimes, contre l’islam et contre l’Etat. On aimerait bien savoir quand et comment ils ont pu déjouer la vigilance de services de renseignements chevronnés pour commettre des forfaits ? Seul l’Etat iranien peut dire pour quelles raisons obscures, internes au régime, ils sont détenus et maltraités depuis si longtemps sans jugement.


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20 06 2010
Farhan Yazdani

La persécution des baha’is en Iran est sans aucune commune mesure avec ce que les autres minorités peuvent subir.

La raison de cet acharnement se trouve dans la nature même de leurs principes et enseignements. Voici une religion sans dogme ni rite qui abolit la prêtrise et interdit que la religion se mêle à la politique ; qui non seulement prône la liberté de culte, mais requiert à chaque croyant une recherche personnelle et indépendante de la vérité, au-delà des usages et traditions.

Elle considère toutes les religions comme provenant d’un même Dieu inconnaissable et leurs enseignements comme les étapes successives d’un même enseignement spirituel dont le but fondamental est de créer l’amour et l’harmonie, de telle sorte que l’abandon d’un religiosité qui conduit au conflit est qualifié d’acte religieux !

Elle enseigne que la religion doit être en harmonie avec la science et la raison et rejette une croyance contraire à la raison comme une superstition qui au même titre que les préjugés doivent être abandonnés, enseigne l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, l’unité de l’humanité dans la diversité, la création d’un organisme d’arbitrage international et la paix mondiale…

Quand la minorité religieuse la plus grande de l’Iran persiste à professer pacifiquement mais stoïquement des principes aussi contraires à ceux promulgués par la République islamique, la simple présence sur un tombeau d’une étoile à neuf branches, symbolisant cette foi est ressentie comme une menace à la sécurité de l’état.

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