Le marxisme et le monde actuel [2]

1 10 2010

Deuxième partie de l’interview de Mansoor Hekmat, fondateur du Parti Communiste-Ouvrier d’Iran, « Le marxisme et le monde actuel » traduite par l’Initiative Communiste-Ouvrière. Cette interview a été publiée pour la première fois en anglais dans « International », le journal du Parti communiste-ouvrier d’Iran, n°1, février 1992 [Première partie ici]. Première publication en français par la Bataille Socialiste.

International : Quelle est l’alternative de la société socialiste pour la compétition et la motivation individuelle ? Comment une société socialiste peut-elle assurer une amélioration constante des méthodes de production, une augmentation de la diversité et la qualité des produits, le développement technologique et d’innovation, voire ce que, sous le capitalisme, nous appelons des révolutions technologiques ? Quel type de mécanisme va assurer le mouvement constant de l’être humain vers l’innovation et l’amélioration de la production ?

Mansoor HEKMAT : L’innovation technique et l’amélioration de la qualité des productions ne sont pas une invention du capitalisme, pas plus que la production des biens de subsistance. Dans le système capitaliste, le mouvement constant de l’être humain pour reproduire et améliorer ses conditions de vie est organisé d’une manière particulière. Dans ce mode de production, la compétition et l’incitation individuelle ne sont pas l’origine du progrès technique. Ce sont les moyens par lesquels les nécessités fondamentales qui exercent leur pression sur le capital social total, sont transmises aux entreprises et aux individus sur le marché et activent celui-ci. L’augmentation constante de la productivité du travail et du taux de plus-value sont les conditions nécessaires pour empêcher la chute du taux de profit lors de la croissance du capital constant. Ce besoin de l’ensemble du capital social est transmis par le marché aux capitaux individuels et aux entreprises comme besoin de concurrence. Le capital qui n’améliore pas sa technique sort du circuit. Cette concurrence existe aussi dans le circuit suivant, cette fois en tant que compétition entre les producteurs de moyens de production. La science, la curiosité scientifique, l’invention et l’innovation sont donc organisés à travers le marché et par le capital. Les êtres humains sont toujours à la recherche de la science et de l’amélioration dés techniques de production et de la qualité de leur vie. Mais sous le capitalisme, ce mouvement intrinsèque de l’être humain est organisé autour de la rentabilité et de l’accumulation du capital. Il ne fait pas de doute que, comparé aux systèmes antérieurs, le capitalisme a largement augmenté l’intensité et l’ampleur de l’activité scientifique et technique. Mais la forme spécifique de cette activité dans ce système ne doit pas être confondue avec son origine réelle Les incitations matérielles individuelles et la compétition entre les entreprises ne sont pas l’origine de la curiosité scientifique de l’homme et de l’innovation technique. Ce sont ses formes particulières, à travers lesquelles le capital peut accommoder cette activité incessante de l’homme, exactement comme le mouvement de l’homme dans la production de ses moyens de subsistance.

Dans le capitalisme comme dans n’importe quel système économique, après tout, nécessité est mère de l’invention. Dans ce système, c’est le marché qui définit les besoins et le niveau de demande des marchandises nécessaire pour les satisfaire. Les capitaux qui produisent ces marchandises font des profits. C’est à travers ces équations capitalistes que les scientifiques et les experts trouvent leurs sujets de recherche et leurs projets. C’est ici que la part des ressources de la société qui doivent être consacrées à la recherche scientifique, que l’orientation de la science et de son application pratique que les domaines prioritaires, et ainsi de suite, sont décidées. Au contraire, dans le socialisme il n’y a ni marché, ni intérêt individuel. Mais on y retrouve l’homme et sa curiosité scientifique, sa motivation pour l’innovation et l’amélioration de la qualité de la vie. La question la plus importante à laquelle on doit répondre est la suivante : en l’absence de marché, quel peut être le mécanisme pour identifier les besoins scientifiques et techniques de la société, pour choisir les priorités, attribuer les ressources et organiser l’activité scientifique et technique ? D’après moi, c’est là un domaine important de recherche et d’étude marxiste. Je n’ai pas de réponse toute faite à cette question, mais je vais essayer d’aborder le sujet dans ces grandes lignes.

Premièrement, une société socialiste est une société ouverte et informée. Dans le socialisme, les citoyens seront constamment informés sur les besoins et les problèmes dans les domaines divers de la vie humaine au niveau mondial. Dans le capitalisme, c’est le marché qui informe les capitaux de l’existence de la demande et de la possibilité de réaliser des profits dans la production de certaines marchandises. Dans le système socialiste, ce sont les citoyens et leurs institutions qui informent constamment les uns les autres tant sur les besoins économiques, sociaux, humains, que sur le progrès scientifique et technique dans les différents secteurs. Étant donné le niveau technologique actuel, l’organisation d’un tel échange d’informations et de l’accès constant de chacun à tout cela est réalisable dès aujourd’hui.

Deuxièmement, la société socialiste est une société dans laquelle le peuple peut bénéficier d’une éducation d’un niveau beaucoup plus élevé que celui d’aujourd’hui. L’accès à l’apprentissage et à la participation aux activités scientifiques n’est pas un privilège réservé à un groupe social particulier; c’est un droit élémentaire pour tous. A une certaine époque, l’alphabétisation était le privilège de peu de gens, alors qu’aujourd’hui c’est un droit élémentaire pour tout le monde. Aujourd’hui nous voyons, par exemple, comment l’utilisation de l’ordinateur et même son application relativement complexe et spécialisée, au moins dans les pays les plus avancés, est devenue généralisée. Pourtant, tout cela est encore très loin des possibilités du socialisme à faire avancer les capacités scientifiques générales et permettre à tout le monde d’accéder à l’activité scientifique.

A cela on peut objecter que le fait de connaître les besoins et d’être capable de les satisfaire ne veut pas nécessairement dire qu’ils seront réellement satisfaits. En l’absence de motif d’intérêt personnel, qu’est-ce qui va conduire les gens vers une fervente activité scientifique et technique ? Nous devons donc ici revenir aux qualités intellectuelles de l’homme et voir comment elles sont liées aux rapports sociaux. L’image stéréotypée que donne le capitalisme de l’être humain et de la motivation humaine ne peut pas être un point de départ pour l’organisation du socialisme. Le capitalisme se construit sur l’intérêt et la compétition individuels. Pour faire marcher l’économie, il renforce ces caractères chez les individus et les formes dans cet esprit. La base du socialisme, au contraire, c’est humanisme et la nature sociale de l’être humain. Non seulement l’effort scientifique, mais aussi les idéaux sociaux ne peuvent être réalisés sans mettre fin aux préjudices intellectuels et culturels entretenus par le capitalisme. Je ne veux pas entrer dans la discussion de la nature de l’homme, bien que personnellement je croie que l’humanisme et la sociabilité sont des caractéristiques plus fondamentales et plus importantes que la compétition et l’intérêt personnel chez l’être humain. Cela a été prouvé plusieurs fois, même dans une même société de classes arriérée et sectaire. Il reste un fait que chaque fois que le peuple est amené à consentir des sacrifices plus importants que d’habitude, c’est à ces sentiments et ces caractéristiques nobles qu’il fait appel. Comme tous les autres systèmes sociaux, le socialisme éduque l’être humain d’une façon qui lui est appropriée. Il n’est pas difficile d’imaginer une société dans laquelle la motivation de l’homme dans son activité économique et scientifique soit de contribuer au bien être de tout le monde, de participer à un effort commun visant à améliorer les conditions de vie de tout le monde.

Il y a un autre point à mentionner. Le capitalisme, non seulement a émergé sur la base d’une révolution industrielle, mais aussi, par rapport aux systèmes économiques précédents, il a lui-même apporté des changements techniques remarquables. Mais, juste en plein milieu de ce développement, l’effet paralysant du capitalisme dans le développement technique de la société capitaliste est encore bien manifeste. Dans cette société, la technologie se développe là où elle est rentable pour le capital et où la conservation du pouvoir politique de la bourgeoisie l’exige. Parallèlement au développement de la technologie guerrière, nous constatons un retard technique de la médecine, des soins de santé, de l’éducation, de la construction de logement, de l’agriculture, etc. En outre, la majorité des populations du monde est privé des fruits de ce progrès technologique. Le profit technique du socialisme va certainement être différent de celui du capitalisme, car les priorités techniques d’une société basée sur l’amélioration de la vie de l’Homme sont totalement différentes d’une société conduite par la recherche du profit.

International : Dans ces dernières années du vingtième siècle, le siècle que les communistes avaient appelé l’époque de la révolution prolétarienne, le socialisme semble être une idée aussi inaccessible qu’elle l’était au début du siècle. Comment, en tant que communiste, expliques-tu tout cela ? Comment vois tu la réalisation réelle de la révolution prolétarienne et de la société socialiste ?

Mansoor HEKMAT : Le communisme n’est pas supposé être réalisé parce qu’il constitue un modèle rationnel, un idéal humain, ou en raison de sa rationalité et de sa désirabilité. Une contribution important de Marx à l’histoire des mouvements socialistes et communistes, c’est d’avoir lié la cause communiste et la perspective de sa réalisation à la lutte d’une classe sociale particulière, c’est-à-dire la classe ouvrière salariée dans la société capitaliste. Le victoire du socialisme ne pouvait être – et peut toujours être – que la conséquence d’un mouvement de la classe ouvrière. Donc, d’après moi, le fait que le socialisme n’a pas été réalisé, est d’abord dû au déplacement dans la base sociale de la tendance dominante du communisme après les changements intervenus dans la deuxième moitié des années vingt en Union Soviétique. La révolution russe et son dénouement ont joué un rôle décisif dans tout ça. La révolution d’Octobre était la révolution des ouvriers pour le socialisme. Et elle était guidée par le bolchevisme qui représentait le radicalisme et l’internationalisme de la classe ouvrière au sein du mouvement socialiste. Avec la victoire politique de la révolution, un pôle communiste a été fondé en Union soviétique, en opposition à l’expérience de la deuxième internationale. Il est clair que les mouvements et les partis communistes et la pratique communiste au niveau mondial ont été intimement liés à ce camp. La construction de l’Etat soviétique et d’une internationale fondée sur les conceptions des tendances radicales et ouvrières du mouvement socialiste, a été la réussite la plus importante du communisme, en tant que mouvement ouvrier au cours de ce siècle. Comme je l’ai déjà dit, malheureusement ce camp n’est pas resté un pôle communiste-ouvrier. Durant les débats sur les perspectives économiques que l’Union soviétique devrait suivre, le communisme ouvrier a reculé face à la politique nationaliste. D’ailleurs, avec la consolidation d’un capitalisme d’État planifié, au nom de la construction du socialisme en Union Soviétique, le communisme ouvrier a été pratiquement désarmé, puis les ouvriers et le communisme ont été repoussés petit à petit, sur tous les fronts. Tout le prestige de la révolution ouvrière était exploité par un camp socialiste bourgeois qui, pendant des décennies a influencé le destin de la lutte communiste dans le monde entier. Avec l’émergence d’une Union soviétique bourgeoise, comme point de référence du communisme officiel, le socialisme ouvrier a été complètement marginalisé. Il n’y avait même plus de partis importants qui puissent mettre en cause cette domination du socialisme bourgeois sur le mouvement dit communiste, développé dans la tradition du socialisme ouvrier.

Le socialisme non-ouvrier a toujours été un courant vif dans la critique de la gauche dans la société. Avant l’expérience soviétique, cette tendance coexistait, de manière conflictuelle, avec le socialisme ouvrier. Et nous savons que le choix du mot communiste par Marx et Engels visait précisément pour montrer qu’ils appartenaient à une tendance particulière, ouvrière, dans le socialisme. Mais avec l’expérience soviétique, la suprématie du socialisme non-ouvrier a pris des dimensions importantes, et le communisme ouvrier n’est même pas resté une tendance influente dans le destin du socialisme.

A mon avis, depuis la fin des années vingt, le communisme est complètement sorti des rails. Cette fois-ci, le problème de l’Union soviétique lui-même, à côté de celui du capitalisme en général, est devenu un problème central pour le véritable communisme ouvrier. La raison pour laquelle le socialisme n’a pas encore réussi, est le résultat du fait que le seul mouvement capable de le conduire a été affaibli et brisé avec la nationalisation et l’appropriation de la révolution en Russie. Le socialisme ouvrier ne s’est pas remis de cette défaite. Quand je parle de l’expérience soviétique, je ne veux pas seulement parler des changements confinés à un seul pays. L’apparition du communisme chinois, qui était un voile transparent cachant les idées et les aspirations nationalistes d’un pays essentiellement rural, particulièrement dominé par l’impérialisme, l’apparition d’un mouvement étudiant et d’un libéralisme de gauche, qui se sont exprimés dans l’école de la New Left et dans certaines branches trotskistes en Europe occidentale, l’émergence de l’eurocommunisme…, donc chacun a représenté l’activation quasi-socialiste de mouvements non-ouvriers, étaient tous en quelque sorte les effets tardifs de la défaite de la révolution ouvrière en Union Soviétique. En l’absence de cette expérience, je crois, le socialisme ouvrier aurait pu résister devant ces mouvements, il aurait pu maintenir et consolider sa position comme une tendance dominante et crédible du marxisme et de la lutte socialiste.

Pour moi, les mouvements pseudo-socialistes, non-ouvriers ,qui sont entrés en scène sous le nom du marxisme et de Marx, ont affaibli la base du véritable communisme dans la société. Les premières victimes étaient la pensée marxiste et la critique marxiste du système capitaliste. Ils ont vidé cette idée de son puissant contenu incisif. Ils ont, sous son nom, remplacé la critique radicale marxiste du capitalisme par toutes sortes de petites plaintes réformistes et en partie même réactionnaires et anachroniques. La méthode profondément scientifique de Marx et sa quête de vérité ont été défigurées, et le marxisme a été transformé en un ensemble de clichés et de versets divins qui n’exprimaient que des buts mesquins et matériels des classes moyennes de la société. C’est allé tellement loin que, quand aujourd’hui nous disons que le marxisme, c’est la critique de la démocratie, qu’il est opposé au nationalisme, qu’il considère la révolution économique comme une question centrale, qu’il réclame l’abolition du salariat, qu’il n’a pas de pitié pour les cultures nationales et les identités ethniques, qu’il est l’ennemi de la religion,…, c’est comme si nous étions en train de dire quelque chose de nouveau. La domination des idées pseudo-socialistes et même anti-ouvrières des classes non-prolétariennes ont, au nom du communisme et du socialisme, pendant une longue période a conduit les ouvriers dans les cadres étroits du trade-unionisme et même à la subordination de la classe à la social-démocratie, c’est-à-dire à l’aile gauche de la classe dominante elle-même. La où ils n’ont pas littéralement massacré les leaders de la classe ouvrière, comme en Union Soviétique, les faux socialismes ont eu en définitive pour rôle de couper le lien entre les ouvriers et le communisme à grande échelle. Là où à la fois, ils ont présenté aux ouvriers des exemples repoussants de sociétés fermées, despotiques et stagnantes au nom du socialisme, comme c’était le cas en Union Soviétique, en Chine ou en Albanie et là où ils ont paradé sous la forme de l’opposition bruyante mais vide, des intellectuels de la gauche radicale radicale, comme à l’Ouest et dans les pays dominés par l’impérialisme, le résultat a été d’éloigner les ouvriers du communisme et de faire taire l’ouvrier communiste au sein de la classe. Grâce à ces courants, un communisme-ouvrier qui pouvait se soulever contre la guerre mondiale et conduire des pays aussi grands que la Russie Tsariste ou l’Allemagne, à la révolution, a été réduit pendant longtemps aux marmonnements de l’opposition critique. Avec l’écroulement de ces faux socialismes et la baisse de l’attrait du communisme et du marxisme parmi les classes non-ouvrières et leurs intellectuels, ce cycle est juste en train de se boucler.

Donc quand vous me demandez pourquoi le communisme et le socialisme n’ont pas réussi, à mon tour je demande quel socialisme était supposé réussir ? Notre socialisme, le socialisme ouvrier, avec l’échec qu’il a subi à cause du courant nationaliste en Union soviétique, a perdu, pour longtemps, le pouvoir d’apporter des changements fondamentaux dans la société contemporaine. Il a perdu sa force de classe face au trade-unionisme, à la social-démocratie et au réformisme de gauche. Sa critique aiguë de la société existante a été ensevelie sous la masse des déviations pseudo-socialistes. Nous nous remettons juste maintenant de cette expérience, et cela, dans les conditions d’un nouvel assaut contre les travailleurs et le socialisme.

Permettez-moi d’ajouter un dernier point. Je ne suis pas du genre des communistes qui considèrent la victoire finale du communisme comme un résultat inévitable d’un processus historique. La réalisation du socialisme est le résultat de la lutte de classe, et cette lutte peut autant finir par une victoire qu’échouer. De ce conflit peuvent surgir non seulement le communisme et une société humaine libre, mais aussi la barbarie du capitalisme, à une échelle qui, peut être, n’a jamais encore été expérimenté par notre génération. Néanmoins, en tenant compte de cette vérité selon laquelle le cycle dont je viens de parler est maintenant bouclé, et de l’immense puissance dont les ouvriers disposent maintenant à l’échelle sociale dans le domaine économique, je suis optimiste quant à l’avenir du socialisme. En tout cas, le problème est lié à la pratique sociale du communisme et des communistes.

International : En l’absence d’un exemple réel de socialisme, ou un modèle positivement défini de société socialiste, les communistes sont identifiés essentiellement par leurs revendications d’opposition ? Ne faut-il pas exprimer les conceptions socialistes en des termes plus concrets ? Est-ce qu’il ne faut pas avoir des modèles plus pratiques d’organisation économique et sociale dans une société socialiste ?

Mansoor HEKMAT : Si vous aviez posé cette question à un marxiste du début du siècle, il vous aurait répondu que le rôle d’un communiste n’est pas d’inventer des plans et des utopies, que la tache des communistes est d’organiser une révolution contre le système existant, que leurs buts sont clairs et que c’est le processus de la révolution ouvrière elle-même qui va fournir les formes pratiques de leurs réalisation. Je crois que cette réponse est fondamentalement juste encore aujourd’hui. Néanmoins, il y a deux facteurs principaux, l’un correct et l’autre pas, qui font qu’aujourd’hui beaucoup de gens croient à la nécessité d’offrir un modèle positif du socialisme.

Tout d’abord, pour montrer l’étrangeté des modèles soviétiques et chinois du socialisme du point de vue du marxisme, un communiste doit aussi, à un certain niveau, offrir des alternatives positives. Je reconnais le besoin de développer cet aspect. Mais le deuxième facteur est le résultat de la soumission générale de la gauche, dans la lutte politique et particulièrement en occident, au système parlementaire. Pour beaucoup de partis dits communistes et socialistes, le terrain parlementaire a été le principal terrain de lutte pour le pouvoir politique. Contrairement à la lutte révolutionnaire qui est essentiellement organisée sur les bases de la critique et du rejet du système existant, les luttes électorales sont menées essentiellement autour de plates-formes revendicatives. C’est précisément la différence entre la réforme et la révolution. Les réformes doivent être exactement précisées, la révolution par contre, est un mouvement contre une situation qui existe pour changer les choses dans la société. Le mouvement révolutionnaire définit les formes principales de la réalisation de ses objectifs en combattant la situation existante, tandis qu’un mouvement réformiste dans un système électoraliste parlementaire essaye de gagner des votes avec un programme réformiste concret. Il capitalisme lui-même n’est pas né sur la base d’une conception claire et précise de ce système. C’était plutôt le résultat de la critique de l’ordre précédent et la proclamation de slogans généraux pour les libertés politiques et économiques.

Je crois donc que la nécessité de présenter le socialisme comme une plate-forme politico-économique concrète et accessible est exagérée. Le communisme, pour mobiliser les forces de sa classe, doit apporter à la classe ouvrière sa vision critique aussi bien que ses idéaux, exprimer les lignes principales et les principes de la société qu’il proclame et, en même temps, en tant que tendance politique active au milieu des luttes sociale, offrir des plates-formes pratiques et claires pour des réformes.

Ce qui doit être fait, c’est d’abord de clarifier le sens précis des buts du socialisme et ensuite, de montrer la possibilité de les réaliser Pour l’instant, il faut établir l’idée que l’abolition de la propriété bourgeoise n’est pas l’introduction de la propriété étatique, puis montrer comment l’organisation du contrôle collectif du peuple sur les moyens de production est possible. Il faut insister sur le fait que le socialisme est un système économique sans argent et sans salariat. Il faut montrer comment l’organisation de la production sans que la force de travail soit une marchandise est possible. Ce qui ne peut pas être fait, c’est de préparer un plan détaillé de la production et de l’administration dans la société socialiste. La forme spécifique de l’économie, la production et le système d’administration dans la société socialiste doivent être développées dans le contexte d’un processus historique. Notre travail n’est pas de faire des modèles et des utopies, mais de montrer de quelle façon la société socialiste se différencie de celle qui existe. Par exemple, nous montrons le processus de disparition de l’Etat à la suite d’une révolution ouvrière, par l’explication de la base matérielle de l’État dans la société de classes et son inutilité commune institution politique dans une société sans classe, et non par une brochure dans laquelle le parti a élaboré son programme politique pour le démantèlement progressif des institutions et de l’étati.

International : Les commentateurs officiels décrivent le système politique et administratif de l’Union soviétique et du bloc de l’Est comme le résultat inévitable du communisme. Ils assimilent le communisme au « totalitarisme » et au manque de liberté politique et concluent que le seul moyen pratique pour la participation des masses dans l’administration de la société est le système parlementaire et le pluralisme qui prévaut à l’Ouest. Qu’est-ce que tu en penses ? Comment vois tu cette question et dans quelle mesure l’alternative des communistes pour l’intervention des masses dans le fonctionnement de la société, c’est-à-dire la démocratie basée sur les conseils, est-elle compatible avec l’organisation complexe de la société d’aujourd’hui ? Est-ce que le socialisme est un système politique de monopartisme ?

Mansoor HEKMAT : Tout d’abord, le système politique en Union soviétique et dans le bloc de l’est était la superstructure politique et légale du système économique en place dans ces pays et n’a rien a voir avec le socialisme, le communisme ou le marxisme. Ce n’était certainement pas le résultat logique de la révolution de 1917. Plus que ça, c’était le résultat de l’écrasement des acquis politiques de cette révolution, en supprimant les vastes libertés politiques et les droits acquis durant son cours. Ensuite, le système parlementaire est une forme particulière de gouvernement des classes propriétaires. Si on laisse de coté le fait que la majorité des décisions qui touchent la vie de milliers de gens dans ces pays sont prises en dehors du parlement par une élite politique, économique et militaire qui n’a de comptes à rendre à personne, le parlement lui-même peut difficilement être qualifié d’organe d’intervention du peuple dans les affaires de la société. Tous les quatre ou cinq ans, ils harcèlent le peuple avec des affiches pleines de couleurs, des slogans et des promesses, prennent leurs voix et retournent à leurs affaires. Si nous acceptions la validité du système parlementaire, nous devrions arriver à la conclusion étrange que pendant une décennie les gens à l’Ouest ont accepté de participer à un système de bien être social qui a eu pour résultat leur licenciement et la perte d’un certain nombre de leurs droits. Pourquoi le peuple britannique se serait-il imposé une « poll tax » ? Et quand est-ce que le peuple américain a-t-il voté pour lancer la guerre du golfe et pour sacrifier sa vie et son argent dans cette croisade ? C’est ridicule. Le système parlementaire est un système dans lequel, une fois toutes les X années, le peuple se soumet à l’une ou l’autre des diverses fractions de la classe dominante Bien sûr, ce système est mieux que l’autocratie absolue d’un général d’armée ou d’un gouvernement carrément policier, mais dire que ce système est basé sur l’intervention directe du peuple, c’est aller très loin. Finalement, le parlement est autant un produit logique du capitalisme que les régimes policiers et les militaires. Le monde entier vit sous le capitalisme et le nombre de régimes qui possèdent un parlement formé à la suite d’une élection au suffrage universel non truquée, jouant un rôle significatif dans le vote des lois, est très fauible. Quelqu’un qui parle de la politique dans le capitalisme doit se rappeler que Marcos, le Shah, Franco, Pinochet, Khomeini, Saddam Hussein, Papa Doc et Baby Doc, le général Evren, Hitler et Mussolini, ont été aussi les produits de cette même société. Le pluralisme bourgeois dépend du degré de stabilité de la situation politique et économique de la bourgeoisie dans la société. Là où cette stabilité est menacée, ils paralysent le parlement, interdisent les partis d’opposition et reviennent carrément à l’autocratie.

Est-ce que le socialisme est un système monopartite ? Le communisme, comme but final de la révolution ouvrière, n’a pas d’Etat en tant qu’institution politique. Mais la transition vers une telle situation nécessite une sorte d’Etat à la suite de la prise de pouvoir par la classe ouvrière. Essentiellement pourtant, ce n’est pas l’Etat d’un parti. Il est l’Etat des institutions des travailleurs. Il n’est pas l’Etat du parti communiste des travailleurs, mais un Etat des conseils et des organes d’action directe des masses laborieuses et des citoyens. Il est évident que dans un tel système, les partis doivent être libres pour s’exprimer et faire adopter leurs politiques et leurs programmes par les conseils et les autres organes de la démocratie directe. La position forte du parti communiste des travailleurs doit être essentiellement le résultat de sa capacité à s’affirmer comme une organisation qui réunit les ouvriers et les leaders influents de la classe ouvrière. L’Etat ouvrier n’est pas fondé sur un régime à parti unique, mais il n’est pas non plus un système politique dans lequel les partis prennent le pouvoir. En plus, et cela comme tous les autres points est mon point de vue personnel, l’État ouvrier n’est pas un État idéologique. Une société libre n’a pas besoin d’une idéologie officielle C’est le rôle des communistes de développer et de populariser le marxisme et le point de vue communiste comme une base de prise de conscience de la société. Est-ce que les partis politiques qui cherchent à renverser le système de la démocratie directe des conseils du peuple et à restaurer le pouvoir des classes vaincues vont avoir la liberté de s’exprimer ou pas ? C’est une question à laquelle vont répondre les conseils en temps opportun La question est : Quel est le moyen le plus efficace pour les déraciner, les interdire ou leur laisser la liberté de s’exprimer ?

Est-ce que le système des conseils correspond à la société complexe d’aujourd’hui ? D’après moi, étant donné l’économie et la division complexe du travail déjà existante, c’est le système des conseils, fondé sur la participation directe du peuple, du niveau local comme au niveau national, que la présence continuelle du peuple dans la prise des décisions politiques, économiques et administratives peut être assurée. Dans le système parlementaire, la politique et l’administration deviennent des spécialités inaccessibles au peuple. Dans le système des conseils, l’étendue du pouvoir de chaque conseil est proportionnelle à son domaine d’activité. Chaque conseil est formé des représentants d’un groupe des conseils d’un niveau plus bas. La structure du système des conseils dans son ensemble, qui va des conseils du niveau local le plus bas jusqu’au niveau national le plus haut, donne la possibilité d’interventions effectives du peuple et de ses représentants à tous les niveaux et permet aussi le contrôle des électeurs sur les élus. Le système parlementaire est un écran pour le pouvoir oligarchique de la bourgeoisie. Le système des conseils est un moyen pour l’intervention directe du peuple lui-même.

International : Un des résultats de l’écroulement du bloc de l’Est, c’est l’affaiblissement de l’activité des partis de gauche. A part les anciens partis prosoviétiques, qui sont pour l’essentiel, soit en train de se dissoudre, soit en train d’abandonner toute référence au communisme, il y a la gauche radicale qui ne considère pas l’époque actuelle comme une époque dans laquelle on puisse faire de l’activité de parti. Ils pensent qu’il faut faire du travail théorique, ou bien mener des activités, en tant que socialistes, dans les mouvements de base. Quel est ton point de vue, toi qui est le fondateur d’un nouveau parti qui souhaite même travailler plus dur qu’avant comme parti communiste ouvrier ? Ne penses-tu pas que maintenant, la création d’un parti communiste-ouvrier sera confrontée à l’incrédulité et au ridicule ?

Mansoor HEKMAT : Tu peux toujours trouver des gens qui haussent les épaules contre le socialisme et les organisations socialistes et même contre le fait d’avoir de grands idéaux. Dans la société bourgeoise, la dérision envers le socialisme et les ouvriers a toujours été récompensée. Peut-être aujourd’hui plus qu’auparavant, dans les médias, les universités et les institutions politiques et de propagandes variées, les gens se tournent vers cette « profession honorable ». Ce n’est pas notre préoccupation Mais je vais dire quelques mots à propos des militants de la gauche radicale et les socialistes, qui croient à la nécessité d’une activité socialiste, mais ne considèrent pas l’époque actuelle comme une époque pour le parti.

Moi aussi, je crois qu’aujourd’hui le travail théorique marxiste et l’implication dans les mouvements de masse de la classe ouvrière sont très importants pour les communistes. J’insiste ici sur les termes marxiste et classe ouvrière parce que je sais que pour beaucoup de partisans de la gauche le travail théorique et les mouvements de base n’ont pas ce sens particulier. La plupart du temps, cela se traduit par l’activité culturelle, la participation dans les mouvements de défense de droit des minorités et dans les mouvements écologiques, la démocratisation de certains aspects du régime politique, etc. D’après moi, bien que la gauche doive être très active dans ces domaines, on ne peut pas encore les considérer comme activité théorique ou comme travail de base pour les communistes. Même pour quelqu’un qui a réellement dans la tête « le travail théorique marxiste » et « l’activité de masse de la classe ouvrière », s’éloigner du travail du parti est une grande erreur. Les cercles, les centres, les écoles et les personnages politiques ne peuvent pas remplacer les partis politiques. En l’absence des partis communistes-ouvriers capables de poser l’ensemble des alternatives de classe contre la classe dominante, de partis chargés de coordonner les activités communistes dans les divers doctrines et de donner à la lutte communiste le profil d’un mouvement complet qui défie l’ensemble des règles du capitalisme, les efforts des cercles, des centres socialistes et des individus dans les différents domaines ne peuvent avoir que des effets temporaires. En particulier, en l’absence d’un parti communiste en tant que parti politique, les activités socialistes sous forme de cercles et de centres ne pourront pas garder le caractère radical et critique : la société bourgeoise va les assimiler et les former à son image. Le monde est plein de cercles, de centres socialistes et d’individus qui, dans différents domaines, ont mené une « activité alternative » qui, finalement s’est trouvée incorporée dans la tradition établie. Le radicalisme dans la société est fonction de la situation de la classe ouvrière dans la lutte des classes. Et c’est là un domaine qui exige avant tout l’existence des partis communistes-ouviers.

Renoncer au travail de parti, comme nous en sommes témoins aujourd’hui, c’est le résultat de la vaste offensive de la bourgeoisie contre le communisme en général et surtout contre le communisme organisé. Là où le communisme est illégal et où les communistes sont persécutés, les partis communistes perdent leurs membres et sont parfois même dissous. Tout le monde peut le voir. Aujourd’hui, au moins à l’Ouest, le communisme n’est pas illégal en apparence mais la compagne publicitaire bourgeoise contre le socialisme, la guerre économique contre la classe ouvrière, et le chômage massif ont un effet similaire Il est tout à fait compréhensible que dans ces conditions, beaucoup de gens s’éloignent des organisations socialistes. Donc je ne crois pas aux théories « profondes » proclamant que « la période actuelle n’est pas celle du travail de parti ». L’homme, par sa nature, invente des raisons philosophiques complexes pour rendre ses actions intelligibles. Une fois que la pression actuelle ne pèsera plus sur les ouvriers et le communisme, ce sera de nouveau le temps du travail de parti ! Je crois que ce recul est temporaire et que le mouvement de la classe ouvrière dans certains pays comme la France, l’Allemagne, la Russie et peut-être même les Etats-Unis, dans les années à venir, va mettre fin à ce climat intellectuel.

International : En occident, nous observons des tendances rétrogrades importantes. Les dernières briques du Welfare state s’effritent, et même le niveau actuel de responsabilité de la société envers l’individu, en terme de bien être social et de sécurité économique, est mis en cause. Le nationalisme, le fascisme et la religion sont en pleine montée. Parallèlement, à ces développements, il y a une régression morale importante qui se manifeste par les agressions militaires occidentales, la justification de l’ampleur de la pauvreté et du chômage, la montée du fanatisme religieux et ethnique, du journalisme corrompu lié ouvertement à la politique gouvernementale, etc. Vers où est-ce que cela ce chemin ? Penses-tu que cette régression va vers une stabilisation et un équilibre à long terme, ou est-ce un phénomène temporaire ?

Mansoor HEKMAT : Je crois que, en définitive, ce sont les socialistes et les ouvriers qui peuvent déterminer l’issue de ce chemin. Cela ne veut pas dire que toutes les fractions de la bourgeoisie vont le parcourir pour arriver à la création d’une superstructure politique ultraréactionnaire. Par exemple, je crois que le degré de racisme et de fascisme réclamé par l’extrême droite, n’a pas vraiment les faveurs de la bourgeoisie occidentale elle-même. Mais la vérité, c’est que l’équilibre stable et durable recherché par la bourgeoisie se trouvera plus à droite qu’aujourd’hui. En plus, si les choses sont laissées entre les mains de la bourgeoisie, tout le processus par lequel cet équilibre s’obtient, s’accompagnera de beaucoup de souffrance de guerre et de sang. Le fascisme, le racisme, le militarisme et la religion ne sont pas des tendances qui seulement entraînent les fractions centristes et conservatrices de la classe dominante puis se dégagent quand ils ne sont plus utiles. Aujourd’hui, ces tendances ont eu la possibilité de se développer librement pour que, grâce au climat ainsi créé, elles puissent écraser le radicalisme et les luttes pour la justice et la liberté et pour établir les leurs propres lois comme base du nouvel ordre mondial. Peut-être comptent-elles s’arrêter juste un pas avant les chambres à gaz ou avant une guerre ruineuse. Même si le résultat de leur agitation réactionnaire actuelle n’est pas aussi sinistre, pour la génération présente, le chemin menant à ce nouvel équilibre va être dur et douloureux.

D’après moi, premièrement la classe ouvrière et les forces socialistes peuvent et doivent bloquer ce processus. Aujourd’hui une zone de turbulence est en train d’apparaître dans le climat politique occidental, et la montée du fascisme et les réactions qui émergent contre cela, font partie de cette réalité. Ces pays sont en train de sortir petit à petit de l’apathie politique des années 80. La société, une fois encore, se dirige vers la polarisation et la politisation. Je crois que ces conditions elles-mêmes vont ainsi paver la route pour la montée de la nouvelle gauche, et pour l’apparition d’un socialisme interventionniste dans les pays occidentaux.

Malgré tout, je crois qu’il est encore possible d’arrêter la montée du fascisme, du racisme et du nationalisme et, généralement des tendances politiques de l’extrême droite, bien plus que d’ériger des barricades devant les efforts actuels visant à démanteler le « welfare capitalism ». L’assaut de la bourgeoisie contre les formes économiques qui constituent le legs des années 60 et de la première moitié des années 70, est plus déterminé et plus acharné que contre ses aspects politiques. Il y a aussi un consensus plus important à ce propos parmi les diverses fractions de la bourgeoisie. Naturellement, cette offensive économique va aussi entraîner une révision fondamentale de la conscience de soi de la société et de la situation de l’individu dans cette société. En fin de compte, un individu moyen et, en particulier celui qui vit en vendant la force de travail, va être quelqu’un sans droit, sans dignité, sans valeur et encore plus dépourvu qu’aujourd’hui. Lorsqu’ils privatisent la sécurité sociale et mettent les frais médicaux sur le dos du « consommateur », ils mènent apparemment une politique économique. Mais à travers ce mouvement, l’impression dominante est que le droit aux soins de santé est un droit lié à la propriété et au revenu. Cela est aussi vrai en matière d’éducation et de loisir. De telles régressions idéologiques, politiques et légales, bien qu’en apparence non fascistes, ont plus de portée et sont plus dures à combattre que de s’élever contre les formes extrêmes de l’expression de la droite.

International : Ne considères-tu pas le fascisme et le racisme comme les dangers majeurs pour l’occident ?

Mansoor HEKMAT : Permet-moi de dire que ça ne sera pas facile pour les fascistes de répéter l’expérience de. l’Allemagne nazie. Les forces de la gauche et même les centristes réagiraient très fort contre eux. Il y a peut-être plus de possibilité pour la montée de l’extrême droite en Allemagne, en France ou dans quelques républiques de l’ancienne Union Soviétique, et moins en Angleterre et Aux États-Unis. En tous cas, pour que le fascisme devienne une force dominante en Europe occidentale, il devra surmonter les énormes barrières matérielles et les résistances politiques. Je crois que même dans la situation actuelle, l’activité politique de la classe ouvrière et la force socialiste peuvent répondre à cette menace. Évidemment, il est clair qu’il faut beaucoup de travail pour mobiliser cette force contre le fascisme et le racisme. Pour moi, il est certain que les fascistes deviennent plus forts, que l’extrême droite en tant que force organisée va occuper une place définie dans le domaine politique de ces pays, mais je ne crois pas que dans le futur prévisible, ils puissent devenir la force dominante ou décisive à l’intérieur de la bourgeoisie.

A propos du racisme, la question est plus complexe. Le racisme a largement marqué la vie de ces pays et il a des racines plus profondes Il y a beaucoup de facteurs qui présagent de la croissance du racisme dans l’avenir, même s’il est officiellement critiqué par la bourgeoisie. Par exemple, un aspect de l’idée de l’Europe unifiée va totalement à l’encontre des peuples des pays dits du tiers monde. L’identité européenne se définit non seulement en se distinguant des identités nationales anglaises et allemandes mais aussi contre les identités asiatiques et africaines. La couleur raciste de l’idée de l’Europe unifiée se ressent souvent ici ou là, et spécialement sur la question de la politique commune de l’immigration et de l’asile politique ou dans la définition de la culture européenne. Il apparaît qu’avec le niveau actuel du chômage en Europe, et la pauvreté, les difficultés économiques et les répressions politiques dans beaucoup de pays d’Asie ou d’Afrique et avec une immigration intense vers l’Europe par conséquent, les incitations raciales et les provocations racistes seront un terrain que la bourgeoisie n’abandonnera pas. Le mieux que la politique officielle dans ces pays puisse faire, c’est d’empêcher que les fascistes acquièrent trop de pouvoir. Les lois civiles vont certainement changer au détriment des immigrés.

International : Les changements de ces dernières années ont révélé deux processus contradictoires. D’un côté, nous sommes témoins de la montée des mouvements nationalistes et des confrontations en Europe de l’Est. De l’autre côté, nous voyons comment l’Europe occidentale est en train de démanteler les frontières nationales et de former une Europe unifiée. Lequel des deux, d’après toi, est-il un modèle pour l’avenir ?

Mansoor HEKMAT : D’après moi, aucun des deux. Le nationalisme en Europe de l’Est aujourd’hui, est le résultat de la désintégration de ce bloc et non sa cause. Donc, la montée des tendances nationalistes à l’Est ne peut pas se généraliser à un niveau mondial. D’ailleurs, je doute qu’on puisse dire que le projet d’une Europe unifiée est une coupure significative avec le nationalisme. Il s’agit plutôt de la formation d’un marché intérieur intégré en Europe de l’Ouest comme base d’un bloc économique en concurrence avec les États-Unis et le Japon plutôt que du passage d’une identité nationale à une identité supranationale. L’Union soviétique elle-même fut longtemps un bloc intégré avec une monnaie, un État et une armée unique et un système de gestion économique centralisé, mais aujourd’hui, c’est le foyer des mouvements nationalistes. Pour l’observateur moyen, le projet d’unification de l’Europe insiste sur l’identité Européenne vis-à-vis de l’identité non Européenne sans diminuer les sentiments nationaux de chaque État au sein l’Europe unifiée. Ce qui semble se passer réellement, c’est que les nouveaux blocs économiques et politiques, formés à partir d’alliances des différents pays remplacent les anciens blocs – ce qui, accessoirement, accroît les frictions.

L’histoire du capitalisme montre que le mouvement du capital et la globalisation du processus de travail affaiblit les frontières nationales du point de vue économique ; l’irrégularité du développement du capitalisme, l’insuffisance du capital au niveau mondial et l’instabilité générale du capitalisme entretiennent le nationalisme tant au niveau politique que dans la stratégie des différentes fractions de la classe capitaliste. A part cela, en dépit des aspects de son développement concret jusqu’à ce jour, le capitalisme a toujours eu besoin de l’identité nationale et de nationalisme. Ainsi chaque unification ne peut aller plus loin que tracer de nouvelles démarcations.

Donc même si la tendance inhérente du capitalisme pour une globalisation est très forte, il semble que la libération de l’être humain du nationalisme et de l’identité nationale sera réalisée par l’internationalisme et la révolution ouvrière.

A tout prendre, je crois que l’époque actuelle n’est ni l’époque du nationalisme, ni l’époque de son déclin. Le nationalisme n’a pas une solution particulière aux problèmes du capitalisme d’aujourd’hui, mais il n’est pas non plus sous pression. Ce qui est en train de changer c’est la configuration nationale du monde capitaliste et non le rôle du nationalisme dans le capitalisme.

International : Maintenant que la bourgeoisie est en train de mettre en place sa propre alternative économique, politique et culturelle sous diverses formes (nationalisme, religion, fascisme et racisme), il semble que la classe ouvrière ne fait que se défendre dans le domaine économique. On peut l’observer à l’Ouest mais aussi à l’Est, où malgré l’ambiance plus politique l’augmentation de la pauvreté fait que les travailleurs ont de plus en plus tendance à se confiner à la lutte purement économique. Ne trouvez-vous pas cette situation inquiétante ? Quelle est la solution pour sortir de cette situation ?

Mansoor HEKMAT : Moi aussi, je crois que c’est une vérité tangible et qu’elle est la cause de sérieuses inquiétudes. L’expression de la classe ouvrière dans le domaine politique n’est pas la simple continuation de la lutte économique. « Les ouvriers » dans le sens démographique du terme sont rarement intervenus dans la politique jusqu’à maintenant. L’ouvrier participe à la lutte politique par l’intermédiaire des partis ouvriers qu’ils soient réformistes ou révolutionnaires. Aujourd’hui nous avons une situation dans laquelle toutes les traditions organisationnelles et politiques qui, d’une manière ou d’une autre, servent de moyen d’intervention politique des ouvriers dans la société, telles que la social-démocratie et les différentes branches du communisme, atteignent leur plus bas niveau. L’espoir que les ouvriers, sans aucune organisation autour des partis politiques, puisse aller au-delà du domaine économique est absurde et anhistorique, et sans fondement Je ne pense pas que la social-démocratie veuille être la représentante de l’expression politique du mouvement syndicaliste. Elle a, dans une grande mesure, abandonné les ouvriers et a visé la classe moyenne sociale. En plus la social-démocratie manque d’un programme économique et social clair. Tout dépend donc du cours du communisme-ouvrier. Je crois qu’il faut déployer de sérieux efforts pour d’abord neutraliser l’offensive anticommuniste actuelle, ensuite pour fonder des partis communistes ouvriers engagés afin d’organiser les ouvriers en tant que classe appliquée dans la lutte politique. Sans cela, même si les ouvriers s’organisent pour défendre et préserver certains acquis économiques, nous aboutirons toujours à un équilibre politique et idéologique encore plus anti-ouvrier. La période dans laquelle nous venons d’entrer ne sera pas en reste en ce qui concerne les mouvements et les actions de protestations de la classe ouvrière. Mais quels seront les résultats de ces luttes et plus précisément quels seront leurs effets sur les conditions générales des ouvriers dans la société ? C’est là un autre problème. Cela exige un mouvement communiste actif dans la société et au sein du mouvement ouvrier.


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