« Bassidji » : un cinéaste iranien face aux gardiens du régime islamique

20 10 2010

Le Monde, 20 octobre :

Enfant de militants communistes, athée, vivant en France, Mehran Tamadon est le prototype de l’Iranien de l’extérieur que vomissent les défenseurs du régime islamique de Téhéran. En 2007, Tamadon, qui était revenu depuis deux ans en Iran pour exercer sa profession d’architecte, a entrepris de filmer ses ennemis.

Sur les champs de bataille à la frontière irakienne transformés en sanctuaires, dans les musées révolutionnaires de Téhéran, le réalisateur proclame encore et encore sa volonté de comprendre ces hommes qui défendent la révolution contre les influences occidentales, la réaction monarchique, le communisme athée.

Tourné bien avant l’écrasement de la révolte qui a suivi l’élection présidentielle de 2009, Bassidji est donc à la fois l’autoportrait d’un intellectuel iranien qui ne trouve pas sa place dans son pays et le portrait de quelques-uns des individus qui entendent perpétuer envers et contre tout le régime -théocratique.

Ce n’est pas gâcher un éventuel suspense que de révéler que le dialogue souhaité par le cinéaste ne survient jamais. Le principal interlocuteur de Tamadon s’appelle Nader Malek-Kandi. C’est un colosse grisonnant, qui pratique l’ironie à profusion et se sert avec parcimonie de son sourire charmeur. S’il n’a pas de position officielle chez les bassidji (les militants de quartier dont la mission est de guider et surveiller la vie quotidienne de leurs concitoyens), M. Malek-Kandi est manifestement un homme d’influence. Il tance régulièrement son interlocuteur, lui rappelle que, lui, le militant, est seul à pouvoir fixer les termes de la discussion.

Bassidji est fait pour l’essentiel de longs discours qui donnent une idée de la casuistique à l’oeuvre dans la vie quotidienne des Iraniens (et surtout des Iraniennes). Les arguments religieux et historiques (mais ils ne font qu’un puisque, depuis la révolution de 1979, l’histoire de l’Iran est une oeuvre divine), sont développés en une rhétorique aride, que le sous-titrage rend sans doute encore plus ennuyeuse. Au moins le vieux bassidji, ancien combattant, est-il un personnage attrayant et repoussant, contrairement à son cadet, Mohammad Pourkarim, 28 ans, qui dirige la « base » du quartier de Nasr à Téhéran avec un fanatisme bureaucratique étouffant.

Les masques tombent

Le film atteint son paroxysme lorsque Mehran Tamadon fait entendre à ses deux interlocuteurs (auxquels se sont joints un mollah et un autre hiérarque) les doléances à leur encontre, enregistrées anonymement. Assis en rang d’oignons derrière une table, ce tribunal révolutionnaire devient bientôt un chaudron bouillonnant de frustrations. Les masques tombent et les juges ne cachent même pas leur envie d’avoir en face d’eux ces blasphémateurs qui leur reprochent tantôt le sort fait aux femmes, tantôt de se poser en victimes alors qu’ils sont au pouvoir depuis plus d’un tiers de siècle.

Le spectacle n’est pas très attrayant. Il est formidablement instructif. D’abord parce qu’il donne une idée de la coexistence pas tout à fait pacifique qui régissait la vie publique iranienne avant 2009. Ensuite et surtout, parce que, à son corps défendant, Mehran Tamadon a réalisé un film prophétique, qui montre implicitement jusqu’à quelles extrémités les soutiens du pouvoir iranien étaient prêts à aller pour en assurer la survie.


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21 10 2010
Christian R

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